Avec l’autorisation De Claude RIZZO, notre compatriote de Ferryville

 

Une vocation foudroyée.

 

Claude Ettore hésitait entre une carrière de chauffeur de taxi et celle d’infirmier. La vie a été généreuse avec lui. Il conduit à présent une ambulance du côté de Montpellier.

On ne demandait jamais à Albert Zerbib quels étaient ses rêves. Son grand-père était médecin, comme ses deux frères. Son père et son oncle avaient choisi le même métier. Albert, lui, était fils unique. Pauvres Zerbib, qui perdaient un toubib à chaque génération.

Chérif Ben Hassine, le goal de l’équipe de notre bande, imaginait son destin dans le football. Il se voyait déjà dans la prestigieuse équipe du Club Africain. C’était mieux pour l’argent du salaire. Et ses plongeons, où il laissait la peau des genoux sur les cailloux du terrain vague, prouvaient que sa vocation s’appuyait sur des compétences solides et sérieuses.

Notre ami Chérif a presque réussi son coup. Il est devenu gardien du stade d’El Menzah, à Tunis.

Yvon Augereau voulait devenir ingénieur. Et nous, ce n’étaient que rires en l’écoutant. Son métier n’avait rien à voir dans l’affaire. C’était son accent qui nous mettait en joie. Yvon arrivait de Bretagne. Et comme tous les Métropolitains, il nous écorchait le français dans tous les sens.

Quant à moi, je peux me flatter d’une vocation née bien avant mes premiers pas.

 

 

— Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? a-t-on coutume de demander aux enfants à tout bout de champ, leur laissant croire qu’il faut répondre à la question sans tarder, sous peine de voir un plus malin leur souffler la place sous le nez.

Moi, le propos ne me gênait guère. Interrogé dès que je sus parler, je répondais sans hésiter :

— Je serai jockey dans les chevaux de course.

Un métier que certains pourraient trouver curieux, voire ésotérique. Il le devient un peu moins dès que l’on se penche sur mon curriculum vitae. Révélant que je suis né dans le quartier maltais de Tunis, où l’on comptait plus de chevaux que d’habitants, mes aspirations perdront alors une bonne partie de leur originalité.

Conducteurs de fiacres ou d’arabas, éleveurs de bêtes de courses, mais aussi maquignons : ma tribu maltaise se consacrait au cheval. Ainsi, comme bien des membres de la famille, j’eus le privilège de venir au monde au-dessus d’une écurie, dans la bonne odeur du crottin et de la paille chaude. Mais un crottin de l’espèce la plus noble, fourni par de magnifiques coursiers anglo-arabes. Le sang anglais leur donnant la résistance et le sérieux des sujets de sa Très Gracieuse Majesté. De leurs ancêtres arabes, ils avaient hérité d’une pointe de vitesse sans pareille et de toute la poésie des déserts, lisible dans leurs regards de princesses des Mille et Une Nuits.

Quelques-unes de ces bêtes appartenaient à mon oncle. Il entraînait et faisait courir les autres, propriétés de riches commerçants juifs ou de dignitaires de l’entourage du Bey. Ces derniers venaient souvent promener leurs sarouals brodés et leurs babouches serties de pierres précieuses dans nos écuries, semblant ignorer que Bourguiba et ceux du Néo-Destour travaillaient dans l’ombre, leur préparant une retraite anticipée.

 

 

À peine étais-je sorti du berceau que mon brave oncle prit l’habitude de me hisser sur le dos de Saladin, de Melchior ou de Rose des sables, des chevaux affichant un mètre quatre-vingts au garrot. D’autres auraient hurlé en se retrouvant là-haut. Moi, il fallait me faire descendre de force de mon perchoir.

Quand arriva l’âge des flirts, vers six ans, c’est à l’écurie que je conduisis ma première conquête. Fier comme un pèlerin revenant de la Mecque, je lui fis découvrir les anglo-arabes qui n’attendaient que moi pour rafler tous les prix de l’hippodrome de Kassar Saïd.

Rosette m’avoua alors qu’elle voulait devenir coiffeuse. Et désirant me prouver son amour, elle me considéra de ce jour comme son unique client. Elle s’acharnait après moi durant des heures, me shampooinant la tignasse, me posant les bigoudis de sa mère et me coiffant à m’irriter le cuir chevelu. Tout en m’arrachant les cheveux par poignées, Rosette eut un rôle bénéfique pour lequel je la remercie encore. Elle me débarrassa ainsi des premiers poux que m’offrait l’école de la rue Hoche.

 

 

Tonton, flatté par ma vocation, racontait à qui voulait l’entendre que je deviendrais le meilleur jockey de Tunis. Nous étions deux à croire qu’un jour je remporterais le derby du « Jockey Club », battant ainsi les chevaux venus d’Europe et ceux des émirs du pétrole.

Mon oncle se fit mon meilleur professeur. À l’école, au cours préparatoire, je menais un combat sans merci contre un français qui n’était pas le nôtre. À l’écurie, à l’hippodrome le dimanche, j’avais déjà le niveau pour entrer au lycée Carnot.

Je devais avoir huit ou neuf ans quand l’événement s’est mis à déraper. Avec ma Confirmation, je sus qu’un destin contraire m’avait désigné du doigt.

On peut tout pardonner à un jockey, excepté sa taille. Entrant en sixième, je pouvais déjà manger la chorba sur la tête de Pépé Mifsud, numéro un de notre écurie.

Les années suivantes, non content de pousser comme un fenouil sauvage, mes épaules s’arrondissaient tandis que des muscles incongrus apparaissaient ça et là, ajoutant à mon désarroi.

Un mètre quatre-vingt-dix, quatre-vingt-cinq kilos : c’est là que ma croissance décida de me conduire. Dès lors, seuls les percherons pouvaient me porter. Et comme métier possible, ne restait plus que l’éventualité d’aller me faire embaucher comme cornac, quelque part chez les Indous.

 

 

Une vocation foudroyée. Ce fut ainsi, confiant mon désespoir à mon cahier secret, que naquit le goût pour l’écriture.